Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

16 décembre 2008

Elling

EllingJ’habite seul avec maman, dans un très vieil appartement… Et puis paf, c’est tout ! Là s’arrête la chanson d‘Aznavour. Peu de temps après que sa mère a passé l’arme à gauche, Elling, gentil demeuré de 34 ans, a fait l’objet de toutes les inquiétudes du voisinage qui a fini par lui envoyer la police. A en juger du moins par l’odeur distillée par son capharnaüm d’appartement, les services sociaux n’ont pas tardé à orienter ce grand enfant - jamais loin d’une crise d’angoisse quand on touche à ses petites habitudes - dans un établissement psychiatrique de Brøynes. C’est là, dans ce qu’il s’imagine être «un hôtel de cure du plus grand standing » (sic, page 88) que notre simplet à l’anxiété vomitive va être flanqué, à ses dépens, d’un grand escogriffe peu loquace. 

Parachuté dans la chambre de ce boulimique au grand cœur, Elling va finalement apprendre à connaître (et à aimer) Kjell Bjarne, sympathique montagne « à la comprenette un peu lente » ; un tendre type beaucoup plus prompt à dénicher du nichon dans des magazines cochons qu’à oublier Petter, son ancien copain de chambrée. Une grande amitié va évidemment naître entre les deux gaillards.  

Première traduction française d’Ingvar Even Ambjørnsen-Haefs - Ingvar Ambjørnsen de son nom de plume -, « Elling » est la seconde œuvre de la tétralogie éponyme publiée par l’auteur norvégien, objet d’une belle admiration dans son pays et aujourd’hui installé en Allemagne. Choix curieux de la part de Gaïa d’ailleurs, qui a escamoté « Utsikt til paradiset » (1993), première pièce de cette tétralogie, sachant que c’est par ailleurs le troisième volume « Brødre i blodet » (1996) qui a inspiré le film de Petter Naess. Ce dernier campe, lui, nos deux compères partis vivre en appartement à Oslo. Pour la petite histoire, cette entrée que nous propose Gaïa dans le petit monde d’Ambjørnsen date de 1995. Le livre (titre original : « Fugledansen ») fut cette année-là couronné - terme norvégien s’il en est - du Brakeprisen, qui est à la littérature norvégienne ce que ne sera jamais le Goncourt à la littérature française… une référence crédible. 

Que dire, justement, du traitement littéraire réservé à Elling et à sa kyrielle de personnages ? D’abord qu’il s’agit, une nouvelle fois, d’un modèle de narration à l’instar de l’art exercé par Erlend Loe (précédent post sur « Muleum) dans le domaine. Y-a-t’il une spécificité narrative norvégienne ? Toujours est-il qu’Ambjørnsen nous transporte très efficacement (avec cette sobriété qui caractérise par exemple son site officiel) dans les limites du cerveau d’Elling. Du coup, son anti-héros recèle ce pouvoir d’aller chercher je-ne-sais quelle trace exploratoire des souvenirs de notre enfance. Il nous fait aussi étrangement penser au fameux petit Gil né sous la plume d’Howard Buten. 

Evidemment, à moins de connaître sur le bout des doigts l’histoire de la social-démocratie norvégienne et en particulier la biographie de Gro Harlem Brundtland (première femme ministre d’État en 1980 en Norvège) à qui Elling voue un véritable culte, on sent qu’une bonne trame nous échappe. A l’évidence, tout Norvégien quadra normalement constitué doit savourer comme il se doit ce bain de « revival » des années 1980 à la sauce travailliste. Même si l’on ne maîtrise pas le Norvégien, on mesure assez facilement, en outre, le soin apporté à la traduction de Jean-Baptiste Coursaud. 

Parti sur des notes très prometteuses aussi graves que désopilantes, « Elling » a hélas mal au ventre. Le flash-back central (retour sur le séjour espagnol du personnage principal avec sa mère à Benidorm) traîne en longueur, si bien que la conclusion qui ne nous ramène que trop brièvement dans l’institution psychiatrique – triptyque aussi déséquilibré qu’Elling en somme - pêche dans sa finition et nous laisse sur notre faim. Une faim qui ne demande, en fait, qu’à être assouvie… par la traduction des autres ouvrages. 

  « Elling », d’Ingvar Ambjørnsen. Traduit du Norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Paru chez Gaïa le 10 septembre 2008 (22 €). ISBN : 978-2-84720-124-6.


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