Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

22 février 2009

Doppler, l'élan du cœur

DopplerPère de famille à la vie soigneusement rangée, est-il vraiment fait pour cette maison d’une zone pavillonnaire bobo d’Oslo sur laquelle veille son épouse modèle ? Andréas Doppler va en tout cas basculer dans un autre monde. Basculer, au propre comme au figuré. Une belle gamelle à vélo en forêt et Doppler, sous le choc de la mort récente d’un père qu’il n’a pas connu, va s’offrir un magistral court-circuit. 

Le voilà parti en croisade. Sa guerre, il la livre contre toute cette application déployée par ses congénères à rendre la vie parfaite et uniforme… le comble du crétinisme, pense-t-il. Marre de tous ces gens qu’il déteste ! Doppler s’organise une sylvestre retraite dans la forêt qui domine la ville.  

Est-il un simple d’esprit comme son compatriote Elling, ou un révolté, voire tout simplement « un homme raté de son temps ou bien juste un homme de son temps raté » ?  Notre antihéros, comme aime à les façonner l’auteur norvégien Erlend Loe, n’a de cesse de clamer sa logique : « Se maintenir en Norvège ne donne pas une vision correcte du contexte mondial ». Il lui faut sortir coûte que coûte de ce cocon propret pour affronter le monde réel. 

Révulsé par les émissions télé enfantines abêtissantes assénées à son fiston Gregus et à des années lumières de son ado de fille, Nora qui est hypnotisée par l’univers elfique de Tolkien, Andréas Doppler bat en retraite. Mais la solitude a ses limites : il va se retrouver flanqué d’un élan qu’il baptisera Bongo et croisera la route de ces personnages toujours aussi cocasses de l’inventif  Loe : Düsseldorf, qui voue la fin de son existence à reconstituer en miniature la ville belge où son père (soldat allemand) a succombé d’une balle en pleine tête pendant l’offensive des Ardennes en 1944 ;  Bosse Munch, « le mec de droite » et son clébard qui croisent de trop près sa tente forestière ; ou encore Roger Dacier, le voleur qui éjacule à tous vents.  

Mais ces sept mois d’une chronique hivernale échevelée devront bien s’achever au printemps. C’est du moins l’avis de madame Doppler. Enceinte elle devra donner, en mai, naissance à son troisième enfant. A cette date, Andreas Doppler devra en finir avec sa fugue bucolique : tel est l’ultimatum que lui assène son « beauf » de beau-frère. Doppler, lui, s’est mis en tête d’élever un totem en hommage à « l’univers dopplerien » et, plus il avance, rejoint par son fils Gregus, plus prend forme le chemin marginal de son exil. 

Ecrit en 2004,  suivi l’année suivante de « Volvo Trucks » qui nous conte d’autres aventures d’Andreas Doppler, ce douzième roman d’Erlend Loe est un régal. Décalé, drôle, caustique, cet assemblage de personnages pittoresques (à l’instar de ceux que croisera Julie dans « Muléum »)  offre une remarquable récré au lecteur. Et quelques pistes de réflexions sur la liberté, le troc, l’indépendance… voire la connerie de ceux qu’on aimerait tant fuir, nous aussi, toute l’année, avec le même courage que Doppler. Oui, on se prend à jalouser la douce folie d’Andreas. 

Comme souvent, la traduction de Jean-Baptiste Coursaud sert au mieux l’œuvre (même s’il a un peu abusé cette fois du « nonobstant »). Dommage que l’édition de Gaïa  (mars 2006) soit truffée de coquilles. Pourvu que la sortie en poche chez 10-18 soit dépoussiérée de ces défauts indignes d’une belle maison comme Gaïa. On ne peut que louer en tout cas la librairie Mollat qui consacre opportunément l’un de ses derniers coups de cœur à la réédition en poche de « Doppler » (honoré via la plume de Blandine Daurios). 

  « Doppler », d’Erlend Loe. Traduit du Norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Paru le 17 mars 2006 chez Gaïa (202 pages, 19 € - ISBN : 2-84720-071-1) et le 22 janvier 2009 chez 10-18 (202 pages, 7,40 €). 


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