Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

02 avril 2009

Roseanna

 RoseannaDevant notre train lancé à vive allure, passent parfois des gares que l’on voit sans vraiment les regarder. A moins que ce ne soit l’inverse, des trains qui tracent et personne dans les gares pour nous crier de nous arrêter. D’autres stations, au contraire, surgissent dans cet incessant défilé – sans crier gare – parce qu’un signal nous happe. Mais le train est déjà loin. Vouloir raccrocher les wagons du temps est impossible. A moins que l’on décide sciemment de retourner d’où l’on vient en s’offrant le luxe de la contemplation du détail. 

Qu’il me soit permis aujourd’hui d’éructer ma honte, après avoir lu, cet hiver, ces pépites que je n’ai pas pris le temps de chroniquer. En tête de liste, il convient avant toute chose de saluer la réédition en poche de la série policière des Suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö, chez Rivages/Noir. La collection des éditions Payot et Rivages a entrepris là un excellent travail : nous faire revivre dans des bouquins de poche bien fichus, les aventures de Martin Beck et de ses collègues du Bureau central d’enquêtes à Stockholm. Six des dix merveilles ont ainsi reparu en pile un an, dont deux belles tranches en février dernier (1), le tout dans des traductions entièrement revues à partir des originaux suédois. De la très belle ouvrage. 

Pour situer l’intérêt de cette série de dix romans écrits entre 1965 et 1975, disons que le couple Sjöwall-Per Wahlöö pourrait légitimement revendiquer la paternité du roman policier suédois tel qu’on le connaît aujourd’hui. Après les énormes succès de ces dernières années (dont la trilogie qui a fait la fortune d’Actes Sud), il est toujours très intéressant de revenir aux fondamentaux : la recherche minutieuse du détail, les mécanismes éprouvés du crime et de l’enquête, la psychologie des personnages et cette empathie d’une redoutable efficacité envers les enquêteurs. Pour reprendre une formule caractérisant notre inspecteur principal du bureau des homicides, voici ce qui caractérise notre héros, Martin Beck, entré à 21 ans dans la police, marié et père de deux enfants, traits qu’il nous confie en personne dans « Roseanna » (pp. 63-64) alors que l’enquête piétine : « Rappelle toi que tu possèdes les trois qualités les plus importantes, indispensables à un policier, se dit-il, tu es têtu, tu es logique et tu es d’un calme absolu ». 

« Roseanna » (publié pour la première fois en France en 1970 chez Planète) a ouvert en 1965 cette décennie d’enquêtes. Le roman dénoue le flou qui entoure la mort d’une inconnue dont le corps est retrouvé dans un canal situé proche de Motala (Suède). Roseanna McGraw, 27 ans, bibliothécaire à Lincoln (Nebraska) voulait s’offrir une escapade dans le nord de l’Europe, mais son retour du cercle polaire a tourné court. Dans le dédale d’écluses des canaux qui relient les grands lacs, pendant sa traversée centrale de la Suède, la jeune américaine va vivre son dernier été. Voici donc l’entrée en scène de Martin Beck, de Kollberg, l’ancien para, et de toute l’équipe policière qui achèvera cette première aventure dans une course haletante contre la montre. 

« Un criminel est un être humain normal, à ceci près qu’il est plus malheureux et moins bien adapté que les individus normaux », peut-on lire dans « Roseanna ». On mesure la finesse des lignes tracées par le couple suédois qui s’ingénie à saupoudrer ses romans de ces petits détails du quotidien (le temps qu’il fait, les actions qui se répètent, la routine du travail etc), donnant une prise supplémentaire au réalisme de ses enquêtes, avec une fibre sociale évidente. 

Maj Sjöwall est née à Malmö en 1935 et écrit toujours. Per Wahlöö, né en 1926 à Göteborg, nous a quittés en 1975. Ils se sont rencontrés lors de la collaboration à un magazine et se son mariés en 1962. De « Roseanna » (1965) au dixième volume « Terroristerna » publié après la mort de Wahlöö, le couple aura été un témoin de choix des changements économiques, sociaux et politiques, dans cette Suède en apparence prospère des années 1960, mais pour laquelle ils s’attacheront à montrer un étonnant envers du décor : le passage, en somme, d’un certain modèle social… aux premières entailles du libéralisme. A quand les quatre prochaines parutions ? 

  • « Roseanna », par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, traduit de l’anglais par Michel Deutsch, Rivages/Noir (2 avril 2008), 312 pages. Poche. 9 €. ISBN : 2-7436-1804-3  

(1)   Rivages/Noir a ainsi réédité « Roseanna » (2 avril 2008) ; « L’homme qui partit en fumée » (2 avril 2008) ; « L’homme au balcon » (5 novembre 2008) ; « Le policier qui rit » (5 novembre 2008) ; « La voiture de pompiers disparue » (11 février 2009) ; « Meurtre au Savoy » (11 février 2009) plus connu sous le nom de « 22, vl’a des frites ». 


Commentaires

    Vases communicants

    Me voici sur votre blog selon le principe des Vases communicants initiés sur Facebook par Pierre Ménard.
    je viens de lire votre article sur ces deux écrivains suédois que j'ai lus il y a quelques années et qui m'avaient séduite. Je vais lire ce livre et vous remercie pour cette excellent article.

    Posté par racine, 05 septembre 2009 à 23:16

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