Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

10 mai 2009

Le Géant

Le_G_antQue peut bien foutre un ado de 16 ans, l’été à Kajaani ? Rien. Alors Taneli l’a échappé belle.  Fils de pasteur et d’infirmière scolaire, il serait parti pour tondre la pelouse du cimetière de cette ville-garnison du centre-est de la Finlande si Mona n’était entrée dans sa vie. Entre ce job d’été et la perspective de partir à New-York avec une bombe sexuelle, que croyez-vous que Taneli allait choisir ?

La question ne se pose même pas quand on est hypnotisé comme tous les garçons de son lycée par l’image de Mona Ukkola posant nue dans un magazine porno. C’est que la minette - qui se verrait  bien en haut de l’affiche dans la peau d’une pointure finlandaise de la mise en scène de théâtre - a bien dû arrondir ses fins de mois, en Ukraine. De retour en Finlande, la pige de Mona pour encadrer le club théâtre du lycée ne durera qu’un temps : son rêve, elle veut le décrocher à New-York, lors du séminaire de théâtre du grand Larry Vicario. 

Il faut à ce paquet de nerf un projet à la mesure de Vicario, un truc énorme pour croquer « big apple ». Où trouver ce King-Kong dominant le monde du haut de l’Empire state building ? Ce géant qu’elle traîne sans peine au cours de théâtre, ce sera bien entendu Taneli, 227,5 centimètres et 135 kg, le plus grand individu de Finlande. Quelle fratrie d’ailleurs chez ces Kajanus quand on sait que sa sœur Anna culmine à 207 centimètres avec une pointure de 48 : « Quand elle monte sur la balance de la piscine, l’aiguille indique 90 kg. Un fil de fer pourtant ! » 

Bref, Mona va embarquer (manipuler ?) son géant dans son aventure new-yorkaise. Taneli va pouvoir s’offrir un voyage initiatique de première avec ses petits bonheurs et ses grandes épreuves. Avec un fait d’armes : son dépucelage, en remplaçant au pied levé (c’est le cas de le dire) un hardeur sur un film porno. Mais quelle frustration pour « Dan the Giant » : l’amour (physique) avec Mona n’aura duré que le temps du tournage ! Beaucoup moins évidente sera la quête du GRAND amour avec cette peste de petite bombe de 24 ans. De quoi beaucoup apprendre sur les autres et, surtout, sur soi-même. «  Mes enfants si grands sont plus près que moi de Dieu », songe le père pasteur (p.96). « Je serais mieux dans l’espace », se dit parfois son grand dadais de fils, dont l’un des défis consistera à trouver un jean en prêt-à-porter à sa taille à New-York. A l’impossible nul n’est tenu. « Taneli jette un coup d’œil au ciel ; il reste encore de la place » (p.286). 

On n’est certes pas en présence d’un chef d’œuvre absolu, mais l’écriture vive et directe de Riikka Ala-Harja nous offre une récré sympa. Ce que l’auteure finlandaise désormais installée en Normandie fait dire à Mona Ukkola (p.39) colle plutôt bien à l’exercice de son troisième roman : « De l’observation naît l’imagination, c’est ainsi qu’on parvient à construire un univers émouvant et sans artifices ». Dépoussiéré de quelques poncifs et de clichés dont Riikka a pourtant assez de talent pour se passer, le roman aurait gagné à concentrer la substantifique moelle de la relation entre Taneli et  Mona : dommage, elle qui rêverait de grandeur et lui qui voudrait se fondre dans le moule du monde offraient une matière de premier choix !  Un peu dans la veine de « Tom Tom Tom », Prix J.H. Erkko, nominé pour le prestigieux prix Finlandia, dans son pays d’origine, en 1998. Hélas, autant on continue d’applaudir son processus créatif, autant sa narration manque cette fois de relief. 

Les fidèles de l’auteure quadra (née en 1967 à Kangasala, en Finlande) retrouveront néanmoins avec bonheur ses thèmes chers, l’apprentissage, la famille, la différence ; toujours, ce voyage entre ses racines finlandaises, à quelque mètres de l’étrange voisin russe, et l’état d’âme de l’exil. Les personnages décalés - comme Ida dans son précédent roman et Kokko dans « Tom Tom Tom » - restent la meilleure marque de fabrique de la littérature nordique contemporaine. Après « Tom Tom Tom » (2003) et « Reposer sous la mer » (2004), voici son troisième volume paru en France chez Gaïa. La maison des Landes aux pages roses pourrait d’ailleurs au moins nous gratifier de la traduction de son premier roman (« Trip »), toujours pas édité en France. Riikka Ala-Harja partage sa création entre l’art contemporain, la littérature, le théâtre et des scénarios de bande dessinée pour l'illustrateur Matti Hagelberg (chez l’indépendante maison d’édition l’Association), l’une des chefs de file de la BD scandinave. De l’art de courir plusieurs lièvres (de Vatanen) à la fois… 

·         « Le Géant » de Riikka Ala-Harja, paru le 4 février 2009 chez Gaïa. 299 pages.  ISBN : 978-2-84720-134-5.  21 €. 


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