Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

30 octobre 2009

La faculté des rêves

La_facult__des_r_vesJe me rends compte que j’avais oublié de poster ce détour scandinave (on ne se refait pas) à ne surtout pas manquer en cette rentrée littéraire décidément pétrie de talents féminins. Derrière la couverture rose de la collection Cosmopolite de chez Stock, paradoxe du féminisme poussé à la démesure, rien n’est vraiment de cette couleur avec Sara Stridsberg. Dans « La faculté des rêves », l’auteure suédoise, 37 ans,  réalise un exercice littéraire de haut vol en signant cette biographie de Valérie Solanas, crue, d’une noirceur sans nom, muée en fiction empathique. Le rose poisseux nous accompagne dans les limbes d’un destin maculé de désespoir.  « Luminescente de désespoir », comme l’écrit d’ailleurs Sara Stridsberg. Derrière la couverture, l’envers a la couleur « rose des barbituriques ; le rose du vieux vomi » ; c’est le rouge à lèvre rose qui déborde sur les dents et celui des flamants qui percent le ciel d’Alligator Reef.  « La faculté des rêves » se nourrit de cette capacité à transformer en poésie onirique un univers pesant qui suinte l’odeur de pisse, de sang et les relents d’amphétamine.  

Sara Stridsberg explore les paradoxes de Valérie Solanas (1936-1988), « pute intellectuelle droguée, misanthrope utopique » connue pour avoir, le 3 juin 1968, tenté de tuer Andy Warhol de trois balles de calibre 32. Connue également pour son engagement ultra-féministe. Elle laissa son manifeste à la postérité, le SCUM Manifesto, dont l’acronyme cache une invitation à émasculer toute la gent masculine (Society for Cutting up Men Manifesto), rien de moins. Mais non sans quelques fulgurances comiques : « S’ils ont réussi à envoyer un homme dans la Lune, pourquoi ne pas les y avoir tous envoyés », se demande Solanas, en ce jour historique de juillet 1969. 

Chez cette féministe « prédestinée à être une fille sans avenir », la haine qui rend Solanas si pathétique trouve ses racines dans l’enfance  : violée à 7 ans par son père, battue comme le fut sa mère Dorothy, l’adolescente qui s’enfuit de son désert géorgien de Ventor à l’âge de 15 ans ne pourra jamais se défaire de ses démons. Cosmogirl, Silkyboy, le professeur Robert Brush ou la docteure Ruth Cooper qui croiseront sa triste route n’y pourront rien.

Totalement déconstruit en un puzzle fait de dialogues, de narrations et de digressions, le parcours a tout d’un stroboscope de l’underground new-yorkais qui décompose sa vie en allers et retours entre son procès en assises, ses pages d’étudiante brillante à l’université du Maryland ou ses années en hôpital psychiatrique. Cet étonnant roman se termine comme il a commencé. Solanas meurt seule dans la chambre sordide du « Bristol Hôtel » de San Francisco, où s’échoue la misère en putréfaction, nous libérant d’une lente et puissante agonie de 411 pages.

Couronné (mot approprié avec 350.000 Couronne danoises de récompense) du prestigieux Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2007), le propos de Sara Stidsberg tutoie le chef d’œuvre, tout autant que la narratrice pratique la seconde personne à son aise en s’adressant à Valérie Solanas. Sara Stridsberg joue sur le fil de la fiction et de la réalité et l’on se demande si elle n’est pas tout compte fait cette narratrice « ensorcelée par le paradoxe Solanas », admirative de son travail et de son courage, jusqu’à lui tenir la main à l’heure de son dernier souffle :  

Valérie : - Rentre chez toi, et termine ton roman, là.


La narratrice : - Il est à chier, le roman.


Sur fond d’histoire américaine des années 1940 à 1980, on entend presque la musique du Velvet Underground et même Lou Reed nous chanter bien plus tard ce « I Believe » : Valérie Solanas, prend l’ascenseur pour la 4e étage de la factory pour tirer sur Warhol. Ni l’un ni l’autre n’échapperont à une demi-mort. C’est d’ailleurs tout l’art et le talent de Stridsberg de nous faire basculer dans un autre monde dont on ressort épuisé.  Quasiment tout autant que la Suédoise Sally Bauer, première femme scandinave à avoir traversé la Manche à la nage, héroïne du premier roman de Sara Stridsberg (« Happy Sally » en 2004), roman qui n’a toujours pas été traduit en France.

« La faculté des rêves » de Sara Stridsberg (traduction : Jean-Baptiste Coursaud),  Stock (collection Cosmopolite), 26 août 2009, 432 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-234-06114-9).

 


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