Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

27 février 2010

Le garçon qui voulait devenir un Être Humain

Le_gar_on_qui_voulait_devenir_un__tre_humainEn traineau à travers le grand-ouest d’un Groenland pétrifié dans les glaces de l’an mil, dans une belle tempête de neige avec ces quatre héros sortis tout juste de l’enfance, vous pourriez légitimement vous poser la question : comment Leiv Steinursson, petit paysan islandais, la belle Sølvi, esclave née aux îles Féroé, et deux Inuits, Apuluk,  sa petite sœur Narua, ont-ils pu sceller ensemble leurs destins, là, tout au bord de l’humanité ?

L’équipée a beau être proche du néant sur l’échelle des probabilités, vous vous surprendrez à embarquer dans cette fresque. Vous traverserez cette aventure avec un réel bonheur. Voilà toute la magie de Jørn Riel. Si « Le garçon qui voulait devenir un Être Humain » est l’alchimie entre le feu de l’action romanesque et l’eau vitale des notions essentielles, on le doit d’abord à la puissance narrative de l’auteur danois. D’une écriture simple et limpide, l’écrivain trace sa route dans le grand blanc, sans jamais se perdre.

Nous sommes en l’an mil, dans cette Europe du Nord pillée au gré des escales des vikings. L’un de ces grands gaillards a assassiné le père de notre petit héros islandais. Mais le frêle Leiv Steinursson devra devenir adulte pour prétendre laver le sang de son paternel en tuant Thorstein Gunnarsonn. En attendant, le petit entreprend d’embarquer clandestinement dans le drakkar de Thorstein, banni pour trois ans d’Islande pour son meurtre. Direction, le Groenland. Un naufrage va faire basculer le destin du jeune « Norrois ». Il sera sauvé par deux jeunes Inuits. « Ni Narua ni Apuluk ne savaient qu’ils habitaient la plus grande île du monde. Comme tous les esquimaux, il se nommaient eux-mêmes « Inuit », ce qui veut dire Êtres Humains, Hommes, et c’est pourquoi leur pays s’appelait Inuit Nunat, le Pays des Hommes ». Leiv va vite savourer son bonheur de vivre avec ce peuple pacifiste qui « ne possède pas beaucoup de choses, donc ne connaît pas la guerre ». Au point de choisir de devenir un « Être Humain » et de tirer un trait sur sa vie islandaise.

Jørn Riel puise du quotidien des Inuits des valeurs qui nous parviennent avec fulgurance, à nous, lecteurs empêtrés dans notre vaste monde de la consommation. La morale est aussi claire que de la glace en fusion, sans verser dans l’angélisme ni dans un manichéisme facile entre les « mauvaise Norrois » (les blancs surnommés « les faiblards » / «les Skraellings » par les Inuits) et les bons « Êtres Humains ». Dans son violent apprentissage de la vie, dans un climat hostile, le petit Leiv va vite apprendre où est l’essentiel du quotidien : « Je ne sais pas pourquoi les Norrois croient tous que vous êtes bêtes et sous-développés alors qu’en fin de compte vous savez vous débrouiller mieux que nous ».

L’épopée du petit Leiv Steinursson n’est évidemment pas sans nous faire penser à un autre banni d’Islande, voguant vers le Groenland. Le rejeton d’Erik le rouge, le plus célèbre des vikings, un certain Leif Ericson, fut l’un des premiers à aborder le nord du continent américain, dans le sillage du fameux navigateur islandais Bjarnee Herjólfsson. On doit à Leif Ericson d’avoir essaimé ses premières colonies au nord du continent américain, quatre « petits » siècle en avance sur l’envoyé spécial du Christ, Christophe Colomb himself. Avant que l’Église ne refasse l’histoire, le viking Leif Ericson avait eu le temps de créer Le Helluland (l’île de Baffin), le Markland (Le Labrador) et le Vinland (entre Terre-Neuve et l’actuel Maine)… Trois destinations dont rêve d’ailleurs notre petit héros islandais dans ce roman de Jørn Riel. On y voit le christianisme s’inviter dans le grand Nord, entre les croyances ancestrales et les rites païens. L’auteur danois qui a vécu seize ans au Groenland nous invite, au passage, dans son histoire d’amour avec la grande île danoise et avec son peuple.

Pourvue d’une même verve narrative, cette grande aventure de Jørn Riel a beaucoup plus d’épaisseur que ses fameux Racontars (ha, nostalgie des pages roses de Gaïa !), dont « Le Roi Oscar » (lire ici). Elle nous rend cependant nos yeux d’enfants exaltés par ces grandes sagas, nous qui souhaitions voir cette trilogie réunie enfin en un seul volume. Gaïa, qui avait publié les trois livres (proposés en coffret en 2002), a donc exhaussé ce vœu. Il nous reste donc un rêve de Noël à assouvir : retrouver cette intégrale mise en peinture par Christel Espié. L’artiste avait illustré les trois volumes parus chez Sarbacane de 2005 à 2007. La belle couverture du présent ouvrage en est d’ailleurs extraite. On se dit que le tout ferait un superbe cadeau à nos grands enfants qui méritent de se plonger, eux aussi, dans ce grand bain frais.

« Le garçon qui voulait devenir un Être Humain », de Jørn Riel, traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet. Paru chez Gaïa, le 4 novembre 2009. 257 pages. 21 €. ISBN 978-2-84720-154-3

 


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