Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

30 septembre 2010

" Ces romans-là ont toujours quelque chose sur le cœur "

Arni_Thorarinsson_DeuxOn connaît l’Islandais reclus dans son lumineux silence. On le sait peu verbeux, plus enclin à vaporiser délicatement ses légendes qu’à vous déverser des logorrhées de concepts et d’analyses à la française. Attention à ces clichés qui relèvent sans doute des mêmes préjugés dont souffre le genre policier. Le propos d’ouverture de la journée « A glacer le sang », autour du polar scandinave, à la BnF ce mercredi, revenait à Arni Thorarinsson. Un discours libre, sans aucune note, assez éloquent pour être publié ici dans son intégralité. Le journaliste s’efface et se fait juste transcripteur quand il assiste à pareil discours. Mille excuses aux visiteurs de ce blog que la longueur du billet fera sans doute fuir ! Aux yeux des amoureux d’Islande, des lettres scandinaves et du polar, il vaut d’être lu. D’autant que le propos résume assez bien, à lui seul, le contenu de cette riche journée d’étude.


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Il y a quelques années, une des premières fois que je quittais l’Islande pour parler de mes romans noirs à l’étranger, je me suis retrouvé à Paris, au Salon du livre. Je suis sorti fumer devant le bâtiment du Parc des expositions et je me suis mis à penser : « C’est bien étrange qu’un homme comme moi, à cet âge, qui a commencé sur le tard a écrire des romans policiers par hasard, pour s’occuper ou par défi, dans un pays comme l’Islande où le chiffre de la population est à peu près le même que celui qui occupe quelques rues de cette ville, se retrouve à cet endroit-là, en train de faire la promotion d’un livre islandais. » Il y avait du soleil. Il faisait chaud. J’avais mis mes lunettes de soleil. J’étais plongé dans mes considérations quand, tout à coup, ma traductrice est venue vers moi. Elle m’a tiré par la manche en me disant que l’éditeur avec lequel j’avais signé pour plusieurs traductions était là et qu’il voulait me rencontrer, maintenant ! La traductrice m’amène vers le stand et là, je tombe sur un petit homme qui me tend un verre de ‘‘brennivin’’ (de la gnôle en fait) en avalant le sien cul-sec. Nous nous sommes serré la main. L’éditeur était pantois. Il est resté là, surpris, pendant un moment avant de me demander : 


- Êtes vous aveugle ?


Je me suis dit ‘‘ Non de Dieu, me voici à la colle avec un éditeur pochard ’’… et puis j’ai réalisé que j’avais oublié d’enlever mes lunettes de soleil. Comme je n’ai pas toujours des pensées politiquement correctes, j’ai répondu que oui, en effet, j’étais aveugle. L’éditeur a continué de me dévisager avec son verre vide à la main. J’ai demandé : 


- Est-ce que cela pose un problème ? N’est-ce pas… “ vendeur ˝?

- Oui, a-t-il répondu spontanément, ça doit être “ vendeur ˝.


Quand j’ai remis mes vraies lunettes de vue, il m’a regardé, un peu déçu. On a rebu un verre. Puis, il m’a dit :


- Remettez vos lunettes de soleil. La promotion du roman noir islandais dans les maisons d’édition européennes pose effectivement problème.


Ce n’est en effet pas évident de promouvoir un auteur qui écrit au nord du trou-du-cul du monde. Il n’est a priori pas évident de voir ces livres-là franchir les limites de l’Islande. Je veux dire que ma présence ici ne relève pas de l’évidence. Ce n’était pas non plus évident qu’on puisse écrire ce genre de roman au sein d’un peuple qui compte 300.000 personnes, le dernier pays nordique à reconnaître le roman policier comme une partie valable de sa littérature. Même les Féringiens l’avaient fait avant nous. Cependant, des gens plus intelligents affirment que les sagas islandaises recelaient déjà de violence, crimes, mystères, châtiments, vengeance, haine, amour. Les ingrédients étaient là mais leur transcription ne répondait pas, à la base, sur la résolution d’une énigme ou d’un meurtre.


Il y a une bonne dizaine d’années que les Islandais se sont mis à écrire des policiers devenus même si populaires qu’ils en ont chassé les autres romans des tables de chevet. L’une des raisons est que les Islandais s’étaient mis à lire des polars étrangers et regardaient en masse les séries policières à la télé. Ces séries étrangères avaient un fort retentissement. La population avait le meurtre en tête. Ce qui n’était pas non plus évident en soi, vu qu’il y a deux crimes par an en moyenne en Islande et qu’il y en a bien davantage de commis dans les romans policiers ! On peut dire qu’avec ce terreau, les terres intérieures étaient devenues cultivables. D’autant que la réalité extérieure était en train de changer. En devenant plus composite, la population n’avait plus cette homogénéité, la société s’est mélangée et est devenue beaucoup plus perméable, grande ouverte aux influences extérieures. D’un coup, ce grand isolement de l’Islande qui remontait au-delà du Moyen-Age, a volé en éclats : tous les phénomènes qui avaient lieu à l’étranger pouvaient se produire en Islande. Et parmi eux, le crime et la violence.


On peut dire que ces romans ne relèvent pas de la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’elle pourrait devenir en Islande. Le crime n’a pas besoin d’un grand nombre de personnes pour faire un roman. Deux suffisent. En somme, un homme seul sur une île déserte a le pouvoir de vous priver de roman policier. La résolution du secret crée une tension qui maintient le lecteur en éveil. Or, des secrets, des légendes, il y en a partout, quelles que soient les maisons qui les cachent.


Une autre raison qui expliquerait cette popularité (explication qui ne remporte pas forcément l’adhésion de l’académie littéraire) c’est peut-être que ‘‘ les vrais romans ’’, comme on dit, ces belles lettres se sont éloignées du lecteur lambda. Le lecteur n’a plus forcément le sentiment que ça le touche, il a davantage l’impression qu’il s’agit d’une masturbation intellectuelle, voilà tout. On peut penser que le roman policier a apporté au lecteur lambda un univers dans lequel il se reconnaît, celui de la réalité de Monsieur tout-le-monde.


Effectivement, dans ces intrigues policières on a une vision de la réalité quotidienne même si ces meurtres n’arrivent heureusement pas tous les jours ! Dix ans après son entrée en Islande, on peut donc dire que le polar forme désormais une flore assez répandue et diversifiée. Les auteurs sont agréablement différents. Certes, il y en a encore à qui ça gâche des nuits, ceux qui appellent cela la littérature de ‘‘gare ’’ ou de ‘‘ cuisine ’’, mais il sont devenus bien marginaux.


Quelle différence en effet entre un paysan obligé de quitter sa terre pour s’installer en ville et le même paysan qui, parce qu’il a tué sa femme, serait obligé de fuir en ville, puis fuir les flics ? Y-a-t’il une différence entre ces deux-là ? Pas vraiment. On ne peut pas parler de ‘‘ vrai ’’ et de ‘‘ fausse ’’ littératures.


Dans la tradition du polar nordique, l’inspecteur de police est déprimé, porté sur la boisson, peut-être même qu’il est marié à une femme psychologiquement dérangée et qu’il a un fils qui se drogue, etc… Tout un tas de clichés sont apposés aux romans policiers nordiques, malgré leur diversité.


Les lecteurs français l’ont découvert depuis plus longtemps. C’est d’ailleurs un honneur, pour moi, d’ouvrir cette journée, dans cette institution vénérée. En dehors du fait que les polars mettent en scène des policiers dépressifs (ce qui fait leur succès) il y a forcément quelque chose de plus complexe. Il y a quelques années, un journaliste français avait fait le déplacement en Islande spécialement pour tenter de traiter du succès des romans policiers nordiques en France. Il m’a demandé :


- Comment expliquez-vous cette popularité en France ?

- Je n’en sais rien, je ne comprends pas pourquoi, lui ai-je répondu. C’est une énigme.


Il m’a reposé la question, un peu plus tard. Je lui ai répondu en français ‘‘ je-ne-sais-pas ’’.


Il est très important d’avoir un bon éditeur et un bon traducteur. Et il est préférable que les deux n’aient rien bu. Dans ce domaine, je dois dire que j’ai une sacrée chance. C’est l’une des raisons de ma popularité en France.


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L’environnement naturel et social semble étranger, exotique, donc il est digne de curiosité pour les lecteurs hors des pays nordiques. Il est intéressant également de voir comment la pensée criminelle s’est insérée dans des sociétés peu peuplées, qualifiées d’ ‘‘ État providence ’’, qu’ont dit humaines avec des points de vues libéraux et une culture florissante. Et que, même dans ces sociétés-là, ouvertes, humaines, puisse s’enraciner un imaginaire lié à la criminalité alors qu’on pourrait s’imaginer qu’il s’enracinerait davantage dans une société moins développée.


Une autre explication au succès de ces polars est peut-être tout simplement qu’ils sont bons. Je ne dis pas qu’ils sont meilleurs que des romans policiers venus d’autres horizons. Il y a un enchevêtrement des traditions dans toutes les cultures aujourd’hui et les écrivains du monde entier subissent les influences d’auteurs américains, anglais, français et il me semble que les écrivains des pays nordiques doivent une fière chandelle au couple Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Ils restent la base sur laquelle nous construisons tous, sans compter les influences venues de partout. 


Au cœur du roman policier nordique, il y a cette impression des origines sociales du crime. On a ce sentiment que la vie de ces criminels pousse la société à ses extrêmes limites et enjambe même ces extrêmes limites tolérées par la société en dépassant la loi et le droit. Comment peut-on en arriver là dans des sociétés qui s’attachent absolument à respecter la loi et le droit ? C’est peut-être tout ça qui donne leur valeur aux romans policiers nordiques. Et leur justification. Ils traitent tout simplement de l’énigme qui consiste à expliquer pourquoi l’homme peut, par le meurtre, se séparer de la société dans laquelle il existe.


Je crois que les bons polars nordiques tournent rarement à vide. Ces romans-là ont toujours quelque chose sur le cœur. Les personnes qui les écrivent doivent se libérer de quelque chose de lourd, même si elles le mettent en scène avec humour, de manière sympathique. Moi-même, je vis dans une société qui a grandement dépassé les limites, il y a deux ans. Une société qui lutte aujourd’hui contre ses excès désastreux à l’encontre du droit qu’elle a bafoué pendant toutes ces années. Ce choc que l’on a connu il y a deux ans peut-être qu’il sera traité à son tour dans le polar nordique. C’est ce que j’ai fait dans Le septième fils. Sa traduction vient de paraître en France, mais j’ai écrit ce livre à l’époque où la société islandaise se précipitait au bord de la falaise, à l’extrême limite de ce qui était acceptable. Je l’ai écrit au début 2008 et, en novembre, quand il est sorti, toute l’économie du pays s’était effondrée. Alors, certes, on ne le voit pas dans le roman, ce livre décrit plutôt le processus qui a conduit à cet effondrement. Il a fallu des années pour que la population se retrouve au bord de cette falaise.


Le roman policier est un des meilleurs moyens pour cartographier ces phénomènes sociaux. La valeur divertissante du livre est quelque peu menacée quand l’auteur s’attache à traiter d’un crime économique d’une si grande envergure à l’encontre de l’ensemble de la société. Car la victime n’est pas ici seulement une personne, mais bien l’ensemble de la société. En Islande, dans quelques jours, un livre sortira et traitera exactement de ce thème du crime économique contre l’ensemble de notre société.


Notre devoir d’écrivain est d’enlever le soleil pour regarder en face cette société et d’écouter ce qui se dit de l’autre côté des portes fermées. Le roman policier nordique peut devenir la clé de l’énigme de l’existence étrange que nous menons dans notre société. J’espère que j’ai un peu répondu à la question que m’avait posée ce journaliste français et que cela sera… “ vendeur ˝.


Árni Þórarinsson (le 29/10/2009, intervention inaugurale de la journée consacrée au polar scandinave à la BnF). Grand merci à Eric Boury pour la traduction !


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> Bio. Arni Thorarinsson (Árni Þórarinsson) est né en 1950 à Reykjavík où il vit actuellement. Après un diplôme de littérature comparée à l’université de Norwich en Angleterre, il devient journaliste dans différents grands journaux islandais. Il participe à des jurys de festivals internationaux de cinéma et a été organisateur du Festival de cinéma de Reykjavík de 1989 à 1991. Dans les années 1990, il est l’un des premiers auteurs islandais à s’essayer au roman policier, genre que l’Islande n’avait que très peu exploré jusqu’alors. Ce pionnier du roman noir islandais affirme que c’est à la lecture de The long goodbye de Ray Chandler, livre que lui avait offert un ami en 1974, qu’il a eu la révélation. Ses romans sont aujourd’hui traduits en Allemagne, au Danemark et en France. 


> Humeur. Ainsi donc, selon Arni Thorarinsson, l’une des raisons qui feraient entrer régulièrement le roman policier nordique parmi nos meilleures ventes de livres serait une quête d’exotisme. Un paradoxe quand l’auteur nous explique, a contrario, que la société islandaise est devenue très perméable à tous les maux de la terre. Martine Laval, journaliste à Télérama qui animait lors de cette journée une « table rectangle » consacrée aux polars et à leur vision des sociétés scandinaves, ne croyait pas une seule seconde que cette quête d’exotisme puisse faire partie des ingrédients du succès. Elle a évidemment raison. Et c’est bien l’un des drames de cette société mondialisée que de nous montrer partout ailleurs ce qui hante nos quotidiens. Partout la même société de consommation et son goût grandissant pour la paresse ; les mêmes maux ; les mêmes symptômes. Alors qu’est-ce qui fait le succès du polar scandinave ? Un terreau fertilisé à coup d’engrais en forme de séries télé policières américaines ? Une mode déferlant comme un tsunami venu tout droit de la banquise qui dépose, en guise de bois trempé sur nos plages l’arbre Ikéa qui cache la forêt ? Un nouveau vent de liberté transgressive quand tout n’est devenu que loi, droit et chasse aux défauts ? Arni Thorarinsson n’a pas tort sur toutes les raisons qu’il avance et c’est ce qui peut nous faire froid dans le dos. L’idée que l’on juge exotique l’intérêt pour un roman qui vous fait voyager grâce à de bonnes histoires quand d’autres, nombrilistes, sont devenus incapables de nous faire rêver est une idée… à glacer le sang. Cette faculté à nous transporter, cet art littéraire serait donc devenu tellement rare, si étranger qu’on le juge exotique. Pauvres de nous.


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