Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

14 juillet 2012

Avignon : Lars Norén, du texte à la scène et du hasard à l’art

Lars Noren IIOuvert depuis une semaine, le 66e Festival d’Avignon fait notamment la part belle, côté off, aux textes du contemporain suédois Lars Norén. Après le focus sur Automne et Hiver, par la Compagnie Arcade (lire ici), gros plan sur cette idée originale de diptyque présenté, toujours en Avignon mais cette fois au GiraSole, par la Compagnie de Théâtre du Loup Blanc, créée en 1993 dans l’Orne par Marie Grudzinski et Jean-Claude Seguin.

En 2010-2011, cette compagnie de Basse-Normandie avait eu l’idée d’élaborer ce diptyque nocturne associant Long voyage vers la nuit, du Prix Nobel de littérature (1936) Eugène O'Neil, pièce montée sur la Scène nationale d'Alençon (Orne), et Embrasser les ombres de Lars Norén, présentée alors sur la scène conventionnée de Granville (Manche).

ONeill

« O’Neill a montré qu’au théâtre on a juste besoin d’acteurs et de mots. Il a éliminé tout le reste… Je me sers d’O’Neill pour regarder ma propre vie » : ces mots de Lars Norèn en forme d’hommage au dramaturge américain, n’ont fait qu’un tour dans la tête du metteur en scène Jean-Claude Seguin. Cela a attisé, pour le moins, chez ce dernier, maîtrise de lettres à l’Institut d’études théâtrales sous la direction de Bernard Dort, l’envie de réunir les deux auteurs. « Lars Norén a écrit la suite, en miroir, d’une pièce qu’il admire entre toutes : Long voyage vers la nuit. Avec un humour grinçant, il prête vie au couple infernal que son auteur, Eugene O’Neill, forme en 1949 avec sa dernière femme. Il les confronte aux deux fils de l’auteur qui lui rendent visite le jour de ses 60 ans… Autour de la création, du lien et de la transmission, ce texte est fort et provocant, estime Jean-Claude Seguin. Norén tente, en fait, de l’écrire à la manière du dramaturge américain - Embrasser les ombres serait l’œuvre ultime d’O’Neill -, mais peut-être crée-t-il là, de façon paradoxale, la plus personnelle de ses œuvres. Norén y fait état, en effet, avec un humour grinçant, de sa relation ambivalente avec le théâtre, ce ‘‘ marais de compromis ’’, et sonde avec force les plaies d’une famille qui ressemble comme une sœur à la sienne. »

" Ces deux pièces

m'ont donné

du fil à retordre "

Avec cette farce tragique, Lars Norén donne dans l’humour noir. «Jusqu’à pouvoir donner lieu, dans la mise en scène, à un burlesque », ajoute le metteur en scène.

Comment, d’ailleurs, passe-t-on de l’écrit de Lars Norén à la mise en scène d’un tel texte ? « Ces deux pièces m’ont donné du fil à retordre, répond sincèrement Jean-Claude Seguin. Dans l’une et l’autre, la question se posait pour moi de ne pas tricher avec le psycho naturalisme qui les sous-tend, tout en créant une transposition dans l’espace et la mise en scène. Ainsi ai-je intégré dans Long voyage vers la nuit la voix off d’O’Neill qui, trente ans plus tard, se remémore les faits. J’ai voulu, aussi, partager l’espace entre l’aire de jeu où revivent avec force, au présent, par le sortilège des mots et du théâtre, les fantômes de l’auteur et les limbes de la mémoire. Là où errent les morts, ces ombres, ces fantômes qui obsèdent les deux dramaturges. Dans Embrasser les ombres, j’ai choisi de donner corps aux hallucinations de Shane, le fils cadet d’O’Neill, et me suis appuyé sur le regard énigmatique de Saki, le serviteur japonais, quasi muet, interprété par un acteur du théâtre Nô. J’ai voulu exploiter la charge explosive de ces deux textes qui, me semble-t-il, finissent par faire éclater la forme dans laquelle on les a trop enfermés.»

Embrasser les ombres

Ce long voyage vers le théâtre est le fruit du hasard. « Ce diptyque est, pour nous, une aventure singulière », acquiesce Jean-Claude Seguin. Alors qu’ils recherchaient de puissants textes contemporains, lui et Marie Grudzinski ont respectivement découvert, au même moment et par pur hasard, le texte d’O’Neill et la pièce de Norén, avec le même enthousiasme. « La décision de monter, pour la première fois, ces deux pièces ensemble, en alternance, avec un quatuor de comédiens qui interpréteraient les deux générations, fut immédiate », se souvient Jean-Claude Seguin. Ce hasard tient une si grande place chez Lars Norén, comme celui des rencontres entre les âmes paumées de Catégorie 3.1, cette pièce du dramaturge suédois si sublimement transfigurée en Salle d’attente par le metteur en en scène polonais Krystian Lupa.

Là non plus, le décrochage de l’âme humaine n’est pas bien loin. « Dans Long voyage vers la nuit O’Neill (alias Edmund) a 25 ans, il se cherche – et ne se trouvera qu’au sanatorium où l’écriture le sauvera du suicide. On sait combien l’expérience de l’hôpital psychiatrique fut, pour Norén, tout aussi déterminante. La mère, ici, incarne un soleil noir autour duquel les trois hommes gravitent, en perdition... Dans Embrasser les ombres, O’Neill a 60 ans et il vit avec sa dernière femme, Carlotta, une relation volcanique. Le jour de son anniversaire, il reçoit ses deux fils, en quête d’amour et de reconnaissance », raconte Jean-Claude Seguin. Diptyque chargé de vies, à découvrir jusqu’au 28 juillet en off à Avignon.

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> Pratique. Le diptyque nocturne est proposé au GiraSole, à Avignon, jusqu’au samedi 28 juillet, à 22h05, en alternance entre Long voyage vers la nuit (Eugene O’Neill), les jours impairs et Embrasser les ombres de Lars Norén, les jours pairs. Durée de chaque pièce : 1h50. Tout public à partir de 12 ans. Pour chaque pièce, plein tarif : 15 €. Off : 10 €. Demandeurs d’emplois et enfants : 5 €. Pour le diptyque : 25 € (off : 15 €). GiraSole, 24 bis rue Guillaume-Puy. Pour les réservations, tél. 04.90.14.08.17. Vers le site Internet du théâtre.

> Pour aller plus loin. Embrasser les ombres, a paru en 2002 aux éditions de l’Arche. Traduit du suédois par Per Nygren et Louis-Charles Sirjacq. Paru avec deux autres textes,  Actes et Bobby Fischer vit à Pasadena. 288 pages. 22€. ISBN : 2-85181-532-6.

© Photos

Jessica Gow/ Scanpix (Portrait de Lars Norén)

Sd (Eugene O'Neill et sa femme Carlotta, Monterey 1938).

Fanny Vambacas (vue de la pièce Embrasser les ombres).


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