Ex-libris et Polaris

Choix littéraire totalement subjectif, la plupart du temps issu d'une irrésistible poussée vers le cercle polaire... et autres sujets beaucoup plus futiles.

05 mai 2010

Sofi Oksanen, chronique d’un phénomène annoncé

Photo_Toni_H_rk_nen

Attention, talent. Sofi Oksanen va enfin être traduite en France. Marie-Pierre Gracedieu, directrice de la collection « La Cosmopolite » chez Stock confirme la sortie, pour fin août, de Purge (titre original : Puhdistus). Le dernier roman de ce phénomène nordique a connu un vrai succès d’édition en Finlande avec plus de 140.000 exemplaires vendus.

Jamais, avant elle, un écrivain finlandais n’avait raflé la même année les trois grands prix littéraires du pays, le Waltari, le Runeberg et surtout le Prix Finlandia de la Fondation du livre finlandais, l’équivalent de notre Goncourt. A 32 ans, autant dire que ce fut la consécration, le 30 mars dernier, à l’annonce du prestigieux Grand prix de littérature du Conseil nordique. Sofi Oksanen sera le plus jeune auteur à recevoir cette récompense, lors de la cérémonie prévue en novembre 2010, en pleine session du Conseil nordique à Reykjavik (Islande).

En la choisissant parmi les onze nominés, les dix membres du jury ont élu leur huitième écrivain finlandais (sur quarante-neuf lauréats depuis la création du prix en 1961) pour « son écriture riche et expressive ». Si le résultat ne faisait aucun doute chez les spécialistes, Sofi Oksanen s’est déclarée « très surprise », en constatant qu’elle était le second auteur féminin finlandais à recevoir ces honneurs. La première fut en effet la féministe Tua Forsström en 1998.

Née le 7 janvier 1977 à Jyväskylä - capitale du centre de la Finlande au cœur de la région des lacs - de mère estonienne et de père finlandais, Sofi Oksanen est inclassable. Souvent présentée comme une féministe gothique revendiquant sa bisexualité, la jeune femme qui vit à Helsinki est avant tout un chantre du multiculturalisme. Sa double origine finno-estonienne n’y est évidemment pas étrangère. L’association finlandaise Seta qui milite pour la promotion des minorités sexuelles et de la parité entre les sexes l’a récompensée pour son engagement. Mais l’ancienne étudiante en dramaturgie est d’abord une humaniste dont les textes ne trahissent en rien sa lutte pour les Droits de l’Homme. Sous ses fines lunettes et ses dreadlocks pourpres ou bleu roi, son extravagance au rouge à lèvre généreux s’efface pour rendre efficace une pensée qui tord le coup aux systèmes archaïques.

Quand la jeunesse pro-Poutine va jusqu’à manifester contre elle, l’Estonie élève Sofi Oskanen quasiment au rang d’ambassadrice culturelle. D’ailleurs Postimees, le plus grand quotidien du pays balte, l’a élue à l’unanimité « Personnalité de l’année 2009 », saluant « une personne tout à fait positive ». Chez le grand voisin russe, l’accueil est plus mitigé en revanche. Deux de ses visites ont été annulées, officiellement pour des « soucis d’organisations »... Des recueils d’essais marqués, des chroniques sans concession ont également porté l’étoile montante de Finlande parmi les nouvelles voix influentes de la sphère sociale du pays. Ses essais sur l’Estonie, comme son regard engagé sur l’occupation soviétique, nous ramènent directement d’ailleurs à ce roman qui l’a hissée en peu de temps parmi les grands écrivains finlandais.

En visite au pays de Marguerite Duras...

PurgeDans Purge (ici en photo la couverture de la version anglaise parue en avril), Sofi Oskanen aborde le douloureux thème des violences faites aux femmes sous le joug soviétique en Estonie (1940-1991). L’histoire se poursuit même au-delà de l’indépendance estonienne, en 1991. La rencontre de deux femmes permet à l’auteur de se placer à la croisée des générations et des cultures. Dans la cour d’un kolkhoze estonien, deux « petits » destins s’entrechoquent dans la grande Histoire, ceux d’Aliide Truu, une aînée estonienne qui a vécu l’occupation allemande puis soviétique, et de Zara, jeune russe victime du trafic de femmes. En filigrane, c’est l’impact de l’histoire sur l’humanité dont il est question, jusqu’aux plus profonds secrets de chacun. Comme un voyage au centre de l’individu en résistance sous le poids de la Nation. Passionnant thème que celui de l’infiltration de l’histoire dans l’âme de chaque être humain…

Le texte avait d’abord été écrit pour le théâtre avant d’être adapté en roman. Puhdistus (Purge) est ainsi le troisième roman de ce phénomène finlandais, après Stalinin lehmät (Les vaches de Staline, 2003) et Baby Jane (2005), dont les droits sont encore restés confinés à huit pays (pas encore en France).

Le choix de Stock (comme celui de publier Sara Stridsberg qui fut également couronnée du grand Prix de littérature nordique, lire ici) illustre avec bonheur l’entreprise menée par Marie-Pierre Gracedieu pour offrir un bon coup de jeunesse à l’emblématique collection de littérature étrangère qu’elle dirige.

Annoncée en visite en France, de la fin mai au début juin prochain, Sofi Oksanen a souvent confié sa passion pour Marguerite Duras. C’est ce qu’elle a déclaré à Jean-Pierre Frigo, correspondant de La Tribune pour la Finlande et l’Estonie, lors d’une rencontre à lire sur le site info-finlande.fr : « L’écrivain qui m’a le plus marquée est Marguerite Duras. Sa manière de façonner la langue m’a très tôt fortement impressionnée : je l’ai lue quand j’étais encore une ado. Dans sa langue, tout différait de ce que j’avais lu auparavant. J’étais, je dois l’avouer, béate d’admiration devant la musicalité du texte durassien. Ensuite, ce que je n’ai pas compris immédiatement mais qui m’a rattrapé par la suite, est le fait qu’elle ait écrit en tant que femme blanche en Indochine et sur l’Indochine. Ça dévoilait une autre forme de colonialisme, une autre forme de mise à l’écart et ça m’a complètement ensorcelée. A l’époque l’Asie ne m’intéressait pas: c’était ce colonialisme qui me touchait. » Comme chez Duras, la musique des mots de Sofi Oskanen est un habile moyen de transport qui mène jusqu’aux insondables subtilités de « La douleur » de l’humanité.



 

 

Son portrait en Podcast dans l’émission « Accents d’Europe » /

 

RFI

 


 

Le site de de l'auteur : http://www.sofioksanen.com/

# La photo de Sofi Oksanen est signée Toni Härkönen

 


Commentaires

    Ma femme qui a lu ce livre en finnois me recommande vivement de le lire. Il devrait être disponible vers le 25 août.
    L'un de ses précédents livres couvrait la guerre civile qui a secoué la Finlande entre Rouges et Blancs après 1917 et a divisé le pays et les familles avec des atrocités occultées pendant des années.

    Posté par deslilas, 23 août 2010 à 18:24
  • Un très bon livre!

    J'ai lu le livre de Sofi Oksanen et j'en ai été bouleversé. On est un peu dérouté par les nombreux flash-back mais on se laisse facilement entrainer par le destin peu commun de ces 2
    soeurs victimes des vicissitudes de l'Histoire dans 2 mondes totalitaires.

    Posté par Dupas, 03 octobre 2010 à 19:47
  • Votre blog est une mine d'or. J'ai trouvé votre article très intéressant car vous soulignez bien le poids de l'histoire dans la destinée et l'âme humaine. Ici il s'agit de femmes, et de la violence qui leur est faite pendant les guerres, comment elle serve de butin, de vengeance ou d'exutoire, voir les viols de guerre en Afrique par exemple. J'ai vu que Sofi Oksanen et Nancy Huston échangeraient autour de ce thème lors du salon du livre.

    Posté par Anis, 15 mars 2011 à 21:37

Poster un commentaire